La croissance, une croyance comme les autres.

S’il est bien aujourd’hui quelque chose qu’il est difficile de remettre en cause dans le débat public, dans les médias, ou avec ses proches, c’est l’impérieuse nécessité de croissance.
Mais quelle est-t-elle, cette croissance ? De quoi parlons nous, en substance, quand on parle d’elle ? Celle des revenus, du bonheur, du confort matériel ? Tout ceci semble bien intriqué et il est nécessaire de se replonger dans l’histoire pour comprendre la consubstantialité des notions qui lui sont associées.

Du paysan inféodé au startuper.

Représentation de Pazuzu, démon des maladie, Assyrie sumérienne, vers le VIIe siècle av. J.-C.


La croissance a permis à l’humanité de s’extirper de 250 000 ans d’errance métaphysique et au moins 5 000 ans de dur labeur agricole.
Elle a permis en un temps record de multiplier les découvertes et les connaissances. Le boom technologique, c’est encore elle. Elle a apporté le confort, la sécurité alimentaire, la confiance des lendemains, le temps libre et les loisirs, le droit à l’oisiveté cinq semaines par ans, deux jours par semaine. Elle a permis à au moins trois générations de nos pays développés de faire ce qu’elles voulaient faire et non plus ce qu’il était nécessaire de faire.
Enfin, la croissance offrait la liberté. Elle a remplacé par des machines rutilantes la main d’oeuvre contrainte et enchaînée. Car oui, c’est bien la croissance de la mécanisation des moyens de production qui a davantage aboli l’esclavage que les bonnes intentions de quelques aristocrates. Plus tard, à mesure de s’imposer et de se développer, elle permettrait même au fils du boucher de devenir autre chose que boucher. Il poursuivrait de belles études payées par l’excédent budgétaire du PIB et monterait son entreprise d’aciérie, de soie, d’informatique, de prêt à porter ou de vente d’accessoires de smartphone en s’octroyant la valeureuse prétention de pouvoir donner de l’emploi à ses compatriotes.
La croissance, c’est la finalement douce sérénité d’avoir le sentiment de contrôler notre destin. Nul n’est prêt, ou presque, à renoncer a ses faveurs qui ont définitivement révolutionnées nos vies.

Voilà, le point d’importance est là. C’est ce pourquoi elle est aujourd’hui divinisée, tel un fétiche.
La clef de compréhension de la sacralisation de la croissance c’est cela même.
La croissance a offert aux hommes modernes, du-moins la partie la plus riche de l’humanité (et le smicard++ que je suis en fait partie) de ne plus s’en remettre à dieu pour rêver d’une existence digne. Ce n’est historiquement pas une coïncidence si l’athéisme des lumières et la laïcité revendiquée naissent dans la moitié du XVIIeme siècle, à l’instant même où le libéralisme balbutiant provoque sa première crise financière et que la compagnie des indes déploient ses voiles aux confins du globes, permettant à la riche aristocratie européenne de s’en remettre à autre chose qu’au dieu pour rêver du paradis retrouvé.
Aujourd’hui la croissance est tout, elle est celle qui a permis à l’homme de s’extirper mondialement de la torpeur fataliste d’une vie douloureuse, moribonde, et morbide.
C’est vrai, pourquoi rêver d’une hypothétique vie éternelle et infiniment heureuse post-mortem lorsque l’on vous promet ici d’être libre, d’avoir trois repas par jour et un toit, la possibilité de vous accomplir personnellement, d’être heureux même, le tout finalisé par la promesse d’une mort lointaine, sans souffrance, rassurée par l’érudite médecine moderne ?
Voilà pourquoi aujourd’hui la remettre en question fera moins de vous un fou qu’un hérétique.
Car ne nous méprenons pas, sans elle, il est probable que je serai fermier ou pauvre artisan, palefrenier ou écuyer, si j’avais eu la chance de ne pas succomber à une maladie infantile. J’aurai des cloques au doigt, mal au dos, mangeant de la soupe et du pain pour la deuxième et dernière fois de la journée avec les quelques dents douloureuses qu’il me reste, et tentant tant bien que mal de prier suffisamment pour que l’hiver ne soit pas trop rude.

Bienvenue dans l’air de
l‘ante-pari Pascalien.

Représentation de Blaise Pascal,
Érudit Français du XVIIème siècle, sur un billet de 500 francs

Oui, la croissance n’est qu’une religion comme les autres qui s’inscrit dans la logique chronologique de la psychologie humaine :
L’homme a créé des dieux (l’inverse est encore incertain) pour résoudre sa quête de sens et soulager son intime terreur du néant.
L’homme a chéri ses dieux, les a adoré lorsqu’ils furent cléments, et les a récusé quand ils se montrèrent trop ingrats.
Puis, il a eu le choix de croire en lui même, au moment où la croissance promettait elle aussi de multiplier les pains et de connaitre l’apaisement heureux de l’ataraxie médicalisée, de caresser le bonheur oisif, avant même de rendre notre ultime soupir.
Fini la vie ascétique et privative où il fallait attendre la mortelle délivrance pour espérer connaître le bonheur nt, la croissance nous promet de nous l’offrir ici-bas. Difficile de résister lorsqu’en parallèle les modèles cosmogoniques des livres saints sont petit à petit mis à mal par les découvertes scientifiques que « la croissance » accumule encore et toujours plus.
Petit à petit, nos sociétés se détournèrent des cérémonies religieuses et de l’observation assidue de la prière au profit des soldes et autres Black Friday, qui ne sont finalement rien d’autre que des célébrations de l’abondance. Les Eglises se vidèrent et les centres commerciaux se remplirent.
Noël*, l’hivernale fête païenne fut initialement récupérer pour célébrer la naissance du Christ, et s’est aujourd’hui mue en fête de l’opulence. Aussi en 2020, rares sont les crèches encore faites de bric et de broc qui attendent patiemment le divin enfant.
Le sapin mort (symbole hérité des fêtes hivernales célébrant du retour du généreux printemps), enguirlandée, colorée, clignotant, et décoré d’objets plastiques a la définitive préférence du culte nouveau.

La croissance mondiale en est à son apogée, et comme toute apogée, elle est l’instant précédent le début du déclin qui va inexorablement s’entamer. Dans cet ultime rayonnement, le saint dogme donne finalement naissance au fils immaculé : le transhumanisme.
gion, elle a ses apôtres, les GAFAs en tête, les religieux communicants et leurs anachorètes prophétisant, suivis par les fidèles exaltés par la corne d’abondance s’adonnant au prosélytisme médiatique.
On y est enfin arrivé. Bercé par le mythe de l’éternel progrès et celui la maîtrise complète de son environnement [et qu’elle fut longue cette épopée depuis le premier silex jusqu’à la fusion nucléaire] le charme a opéré et l’homme a enfin pu raisonnablement croire qu’il deviendrai dieu lui même, guidé par une énergie infinie lui promettant la conquête d’un univers immense et l’imminente possibilité de l’immortalité numérique.
Nous y voilà, nous le touchons du doigt, l’homme dieu : Omniscient, omnipotent, éternel.

Mais qu’adviendrait-il de nous si la croissance relevait moins de la volonté humaine que d’une opportunité fortuite dans la chronologie de l’histoire d’homo sapiens ?
Que se passerai-t-il, si, telles les religions qui se font et se défont, à mesure que les prophètes se succèdent et que les empires vacillent, en emportant avec eux le mythe de leur succès, la croissance se révélait elle aussi comme une religion de plus, parmi tant d’autres et que comme nous autres ici bas, elle n’était que de passage ?

*Il est intéressant de voir comment Noël, qui était une fête païenne du solstice est devenu la date de naissance du Christ et comment elle est devenu la fête de l’abondance de nos sociétés modernes.

XXIème siècle : Premiers hérétiques

Car la croissance, comme toute croyance, perd la confiance de ses adeptes à mesure que la divinité se fait moins généreuse. Si le dieu judéo-christo-musulman est miséricordieux, la croissance est avant tout généreuse d’abondance.
Nul doute que bons nombres se détourneraient d’un nouveau prophète leur indiquant que dieu n’excuse finalement rien ni personne. C’est une rupture du dogme trop douloureuse.
Or, la rupture du dogme de la croissance frappe à notre porte, et les premiers dissidents qui la critiquent se multiplient à mesure que la divinité ne tient plus ses promesses. Ainsi, nous observons les papotés présidentielles internationales essuyer les plâtres quand leurs gardiens du temple essuient quant à eux les projectiles contondants et inflammables à mesure que les fins de mois deviennent compliquées. Car oui, tous comme les rois étaient représentant de dieu sur terre, nos élus doivent répondre également de la croissance, et c’est pour cela qu’ils s’évertuent de la promettre à chaque nouveau mandat.

Comme pour toute religion, lorsque les temps sont durs, on multiplie les incantations et les rituels afin d’apaiser l’idole. N’ayez crainte, l’opulente croissance reviendra, il suffit d’observer le culte de manière plus assidue : Moins de dépenses, plus de liquidités, davantage de plans de relances, une restructuration financière, un crédit recherche innovation… Autant d’artifices techniques et d’artefacts symptomatiques du vacillement dont la finalité est d’apaiser la divinité et son courroux, mais surtout la foule de fidèles qui éructent.
Les nouveaux prophètes s’élèvent alors et le pouvoir religieux solidement installé n’apprécie guère. Ses prêtres assermentées pourfendent dans les tribunes et sur les réseaux ces suppôts de Satan. Souvent, à défaut de pouvoir s’en prendre au message, on s’en prend au messager. Tout comme il a été plus facile de châtier le dissident Jésus de Nazareth que d’empêcher la diffusion de son message d’amour universel.
À ce sujet, j’ai récemment vu relégué sur mon fil d’actualité l’annonce du nombre de nouveaux martyrs de ceux qui n’y croient plus et qui s’opposent à la sempiternelle croissance.

Ceux-ci, animés par une foi balbutiante d’un nouveau divin, qu’ils nomment Gaïa, la Terre, la Nature, La Pacha Mama, s’opposent au culte mourant. Autrefois réduits à de simples aborigènes rapidement chassés par les pelleteuses inquisitrices, un ennemi bien plus incommode grandit parmi les rangs des plus dociles fidèles et comble du blasphème, ils sont l’anteculte : Les décroissants.
Horreur, malheur, hérésie. De quoi répondent ces nouveaux apostas et leurs délirantes idées qui voudrait s’opposer à la sacro-sainte croissance, et surtout pourquoi ?

D’aucun vous répondront évidement que le risque est immense. Non seulement il promet de se détourner de tout ce que la croissance a de plus doux à offrir (la médecine, les vacances, les plaisirs sensoriels, la sécurité d’abondance) mais qu’en plus il n’existe aucune autre alternative. La décroissance comme annihilation immédiate, irrévocable, fin de l’humanité, début de l’enfer et de la damnation. C’est alors que le concile agite la crainte des sept plaies de l’occident : Crise économique, Récession, Chômage, Misère, Populisme, Guerre, Destruction. L’enchaînement « biblique » pratique des événements terrifiants.
La dualité classique : la croissance promet la providence à l’adepte aveugle devant la soumission cultuelle; et le chaos, l’enfer et l’opprobre à quiconque s’en détourne.
Le raisonnement est courbe et le cercle, vicieux. Car oui, la croissance et la décroissance sont les deux faces d’une même pièce, l’une est dans l’ombre de l’autres, et jouent d’alternance par cycles. Mariage dangereux pour le meilleur et pour le pire, la croissance et la décroissance valsent main dans la main.
Mais les récessions ou les crises sont-elles forcément synonyme du désastre et du chaos ?

Projet avorté : Croissance.

Projection graphique du model WORLD3, rapport Meadows.

Si de la récession de 1929 naquit la seconde guerre mondiale, la croissance a bien eu son lot de guerres, de destruction, souvent auto alimentées par la nécessité de l’accès aux ressources dont elle dépend. Si la croissance a multiplié les pains, elle a aussi multiplié le nombres de convives et par là même le nombre de ventre creux. Sa technologie a certes permis de sécuriser les vies humaines, mais a également multiplié les accidents industriels qui ont détruits quelques paisibles vies (vous pensez spontanément à Tchernobyl et Fukushima ? Mais qu’en est-il de la rupture de barrage de Banqiao ?). La croissance a aussi donné accru le nombre de génocides, qui restèrent jusque là des singularité historiques excessivement rares. La croissance valorise l’egoiste existence d’un peuple élu et jouisseur, au détriment de ceux qu’elle exploitent et qu’elle laisse pour compte.

Qu’importe l’organisation politique et sociétale, le paradigme idéologique capitaliste, marxiste, communiste, néolibérale, la croissance est le moteur religieux de la civilisation thermo-industrielle dans son ensemble.

La croissance, animée par un prosélytisme missionnaire, organise ses croisades, profite à un empire religieux qui pille les terres païennes en s’assurant convertir les populations locales pour justifier ses exactions, promettant qu’elle s’occupera aussi de eux si elles s’y soumettent. Ainsi, depuis la traite négrière jusqu’au néocolonialisme, profitant d’un élan magistrale depuis l´après guerre, la religion universelle et uniforme de la mondialisation fut révélée aux populations inciviles et barbares qui jusqu’alors vivaient dans une organisation sociétale paisible et millénaire ou l’on ne comptait que le nombre de naissances humaines et animales au fil des années qui s’écoulent. La religion nouvelle comme uniformisation culturelle rythme maintenant la vie de ce monde moderne culturellement mondialisé par la profitable croissance.
La soumission docile à l’empire religieux fut la règle unanime et il ne dû guère affronter de résistance dans sa conquête féroce. On observe que la croissance a engendré la dissidence embryonnaire d’aujourd’hui depuis qu’elle se voit affublée des maux les plus terribles : l’accroissement des inégalités, le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité, le péril de l´humanité, et finalement la perte du sens qu’elle était supposée révéler.
Le parallèle prophétique est facile, si Jésus était un juif récusé par les marchands du temple, Greta Thumberg est la fille de parents pour qui cinquante années de croissance européenne leurs ont permis profiter d’une vie occidentale confortable et mondaine. L’histoire se répète.

C’est bien la croissance, ou plutôt son ralentissement, qui nourrit toujours plus la défiance qu’elle génère. Comme on se détourna du polythéisme lorsque l’on observa que nombre de vaches sacrifiées n’était pas proportionnel à l’abondance des récoltes, comme l’on peut détourne du dieu chrétien quand les épreuves de la vie sont trop éprouvantes, on se détourne de la croissance quand elle ne tient plus sa promesse d’une hausse du PIB de 2,2% par an, le plein emploi, les cadeaux pour les gosses, la voiture a crédit et la perspective de lendemains qui chantent.

Car la question se pose là, que faire d’un projet qui n’aboutie finalement pas à son objectif, et qui de surcroît génère in fine plus de désagréments que d’avantages ?

Du nihilisme et de l’astrophysique.

Est-il seulement raisonnable de croire ? Je laisse la réponse à la spiritualité intime de chacun. Est-il raisonnable de croire à une croissance infinie sur un monde fini ? Les mathématiques, la physique et l’astrophysiques peuvent apporter ici leur lot de réponses.
Toute croyance et religion a son déluge, son avènement ultime, et les trompettes du jugement qui annonceront la fin des temps. Mais pas la croissance. Elle serait éternelle : c’est la croissance structurelle de long terme. Pourtant aujourd’hui l’évangile de l’apotre scientifique s’élève. Sournois Judas qui essaye démontrer par les mêmes lois mathématiques qui animent les calculs de la croissance, comment celle-ci se condamne elle même.

  • Le mur mathématique
Illustration d’une courbe de Hubbert.
P(t)={\frac  {1}{r}}{e^{{-t \over \tau }} \over (1+e^{{-t \over \tau }})^{2}}={\frac  {1}{r}}{1 \over 2+2\cosh {t \over \tau }}\quad (1)

La première limite à l’hypothétique croissance éternelle nous provient du géophysicien Marion King Hubbert qui travailla dans les années 50 pour le compte des grands pétroliers américains. Ses conclusions sont les suivantes : L’exploitation d’un stock de ressource dont le renouvellement est nul, commence par zéro, passe par un pic d’extraction, puis se rapproche de nouveau de zéro dans le temps, à mesure que le stock s’épuise. C’est la courbe de Hubbert.
C’est ce qui se passe avec la bouteille de vin de messe. Avant d’en servir, la bouteille est pleine, le prêtre n’a pas touché au stock, elle se videra au rythme des messes et des communions, et elle finira par se tarire à un moment ou un autre à force de déversement.
Lorsqu’il n’y a plus de vin, il faut soit aller chercher une autre bouteille, soit annuler la messe. Et s’il n’y a plus du tout de vin à la cave et au supermarché, il faudra attendre la prochaine vendange. Toutefois, pour certaines denrées, comme le pétrole, la vendange s’opère à des échelles de temps géologiques de quelques millions d’années, et la vendange des métaux rares c’est à chaque nouvelle collision galactique, soit dans quelques 5 000 000 000 d’années, si notre système solaire à la « chance » de rentrer en collision avec un autre corps céleste (Rassurez-vous, d’ici là notre soleil aura de toutes manières vaporisé les océans de la terre, dans un petit milliard d’année).
À ce moment, il est probable que vous, lecteur, vous demandiez : Mais quelle importance pour moi, mes enfants, et les trente prochaines générations à des échelles de temps si longues ?

  • Le mur temporel

En fait, si l’observation du monde astronomique révèle un mur temporel à l’accomplissement de l’humanité, pourquoi l’observation assidue d’un autre domaine scientifique ne pourrait pas nous exposer à une fin plus proche. Pourquoi est-il si facile de s’en remettre à la fatalité temporelle de l’humanité dans plusieurs milliards d’années, mais pas pour nous autres, contemporains ? On se laisse facilement envoûtée par la projection romantique et tragique d’une planète vaporisée dans un futur lointain, mais pas par la perspective d’une déclinaison de notre mode de vie à court terme. Surprenant, non ?
Rappelez vous de la précédente analogie du vin et du pétrole. Si ce dernier met longtemps à se reformer, il n’est pas dit que vous ne vidiez pas le stock plus rapidement que son renouvellement. Comme un charmant producteur de Bordeaux pourrait tout à fait écouler l’ensemble de sa production viticole avant la prochaine vendange, tout dépend de son stock de départ.
Et c’est là que le bas blesse, tous les indicateurs tendent à souligner une raréfaction des ressources non renouvelables s’accélérant jusqu’à l’épuisement inexorable, ce qui risque d’être un problème pour les années à venir. D’ailleurs, selon l’AIE, le pic pétrolier conventionnel est passé en 2008, juste avant la crise financière de cette même année (Coïncidence ? Peut-être pas !). Et, sans matériaux de productions, pas de production, c’est d’ailleurs sur cette observation que se fonde les pensées collapso et décroissantes. Qu’on décroisse ou non ne relève hélas pas de l’idéologie, mais des rugueuses sciences mathématiques.
Ce théorème a été largement documenté et exploité notamment par une équipe du MIT qui, dans le rapport Meadows, détaille de quelle manière la croissance ne peut-être ni infinie ni soutenable dans le temps, et qu’en l’absence de ressources capables de maintenir notre production, la production se réduira inéluctablement.
La question est de savoir comment réorganiser nos sociétés par rapport à cette perspective qui se dessine.

  • Le mur des lois de la physique

D’aucun vous diront que les découvertes scientifiques, la technologie, l’innovation et le progrès nous sauveront d’un tragique destin. Alors que dans son ensemble, notamment ici et , les sciences ont plutôt tendance à dire l’inverse.
Vous vous rappelez de la courbe de Hubbert ? Et bien si l’on considère que dans l’univers qui est le notre, les lois de la physiques sont données une fois pour toute et que la nature s’articule autours d’elles, alors on peut légitimement se dire que les découvertes et les connaissances ne seront pas infinies. Car en effet, et heureusement pour nous, les lois de la physique ne se renouvellent pas non plus, pas plus qu’elle ne se reconfigurent, ce qui tend à dire qu’il y a une finalité à la compréhension du fonctionnement de notre monde et donc aux manières de l’exploiter à notre guise.
Certes, il reste de nombreuses choses à découvrir, mais est-ce à dire qu’il y aura continuellement de nouvelles sources d’énergies plus abondantes et prometteuses à mesure que le temps passe, rien n’est moins sûr. À l’échelle de l’univers, on observe aujourd’hui aucun phénomène énergétiquement plus profitable que la fusion nucléaire (celle des étoiles) que nous offre la force nucléaire faible. Mais à part dans les milliards d’étoiles que nous observons par un ciel dégagé, ce phénomène ne se réplique nul part dans l’univers. Peut-être réussirons nous à réaliser une telle prouesse technologique sur terre, pour la toute première fois depuis le big bang ailleurs qu’au centre d´un corps stellaire, mais celle-ci est encore à l’état de prototype, et pour l’instant rien ne prouve que sa maîtrise promettra un rendement énergétique phénoménalement surnuméraire.
Mais quand bien même, après ça, quoi encore ? Est-il ainsi raisonnable de croire que l’humanité découvrira toujours plus de ressources à exploiter pour satisfaire son insatiable gourmandise ?

  • Le mur astronomique
Distance approximative du système solaire le plus proche du notre, Proxima du Centaure.

Même si nous venions à développer une énergie considérable grâce à cette nouvelle technologie, à prendre les rêves de la popculture science fictive pour notre réalité dans un avenir proche, le système solaire est-il seulement infini ? Non. Serions nous capable de nous en extirper lorsque les quelques planètes qui le composent auront été colonisées, si elles le sont un jour ? Proxima B, le plus proche voisin stellaire, est à quelques cinq années lumières de nous. Il faudra partir tôt pour être à l’heure afin d’en exploiter les abondantes ressources de cuivre, cobalt, silicium, or, platine, niobium….

Alors, malgré l’ensemble de ces différentes énumérations, pourquoi est-il si difficile de se défaire de cette croyance de l’éternelle croissance ?

Élément de réponse : La foi

La foi est un engagement, un phénomène cognitif incommensurablement plus fort que n’importe quelle démonstration. La foi relève de l’émotion. Elle est subjective et nous construit mentalement. Le renoncement de la foi est quelque chose de particulièrement difficile à opérer. Il faut un choc, une révélation, au moins aussi forte que l’implication dans cette croyance, pour nous en détourner.
Autrefois la puissance des dieux s’opposant dans l’esprit des hommes se mesurait en trésors de guerre amassés, en capacité à assiéger les villes, à étendre son empire. Difficile de croire que votre dieu protecteur est définitivement le bon lorsqu’il perd la guerre et que les démons ennemis permettent à ces mêmes armées de violer vos femmes, brûler et piller vos villages. « Voyez que dieu est de notre coté puisque nous sommes vainqueurs, soumettez vous à lui ou périssez. »
Chrétiens, Romain, Musulmans, Bouddhistes… Les religions s’assoient là où elles sont victorieuses, par les armes ou par l’an technologie et la démonstration de force qu’elles amènent aux populations.
Aujourd’hui la croissance supplante toutes les autres religions dans les pays riches car elle a apporté aux hommes de leur vivant ce que toutes les autres religions leur promettait de leur mort : Les mille vierges, l’abondance de biens, de joies, de plaisir, la sérénité, la délivrance de la douleur.
Qu’est-ce qui rend si dur alors l’abandon de la foi en la croissance ? C’est qu’en son absence, on se sent un peu abandonné. Finie la promesse du bonheur consumériste individuel, l’espoir de la vie numérique ou cryogenique éternelle pour nos enfants, les hommes cyborgs augmentés. Finie la sérénité de la mort heureuse, finie la liberté, finie l’augmentation salariale continue et l’accumulation grandissante des biens et services. Finie le noble destin conquérant d’une humanité toute puissante.
Sans la croissance, et en l’absence d’une autre divine promesse post mortem, nous sommes réduits à être chiens malades perdus sur un cailloux dérivant dans le vide de l’espace et du temps, que la cruelle entropie finira un jour par annihiler. C’est à mon sens ce dérobement par le néant qui explique aujourd’hui l’incapacité de nos sociétés à y renoncer.
Se réapproprier sereinement un fatalisme n’est pas chose aisée maintenant que la spiritualité et la croyance d’une vie après la mort a largement déserté nos existences. Attention, je ne parle pas ici de la croyance discrète que l’on questionne de temps à autres en fin de soirée lorsque l’on s’interroge sur la forme et la nature des âmes et des fantômes, avec l’aisance déconcertante de renoncer facilement à la vie après la mort. Non, je parle de la croyance forte, puissante, celle qui organise la société et anime la vie des hommes, les impliquent, et qui apporte les preuves (plus ou moins factices) qu’il y aura bien une récompense (bonheur, plaisir, sérénité éternelle) pour les plus fidèles des fidèles.

Que faire, alors ?

La piste que je privilégie serai de se contenter de prendre la croissance pour ce qu’elle est : la conséquence de la multiplication des découvertes des ressources et leurs exploitations sur les deux cents dernières années.
La décroissance annoncée de notre production annuelle mondiale n’emportera cependant pas le savoir qu’elle nous a permis d’accumuler jusqu’alors et il faudra apprendre à recomposer avec ce que nous avons appris pendant cette opulente période.
Il nous faudra arbitrer sur ce qui nous semble le plus précieux et le plus indispensable pour maintenir une organisation sociétale digne. Choisir de ce que la croissance a offert, ce qui nous semble le plus important : les connaissances médicales, premièrement, la compréhension du vivant et des systèmes animaux et végétaux, également, et enfin, dans la mesure du possible un rudiment de technologie afin que les deux premiers puissent être sauvegarder dans leur état, ce qui ne sera pas mince affaire. Sans cela, il est vraisemblable que la décroissance emportera avec elle la démocratie, l’état de droit, du moins ce qu’il en reste, et finalement la paix.
Quid du reste et de la suite ? L’humanité avait survécu avant son avènement pendant des milliers d’années sans PIB croissant, sans pouvoir d’achat, sans congés payés, sans tourisme international, sans électricité, téléviseur, voiture, sans même toit aux premiers pas de celle-ci et il ne m’est pas inconcevable de me projeter dans un monde décroissant avec la disparition douloureuse de toutes choses que l’on considère trop souvent comme dues et acquises une bonne fois pour toute et qui sont pourtant encore inaccessible (et le demeureront) au commun des mortels.
Car la fin de la croissance reste un sujet éminemment récent qui ne concerne que les rares privilégiés que nous sommes, un problème de riches somme toute, dont la plupart des populations paysannes, animistes, indigènes, en tous cas « rudimentaires » (sans aucun jugement de valeur) de ce monde ne percevront même pas la disparition.

Et après, quelle nouvelle religion pour les hommes ?

Sera-t-elle seulement nouvelle ? On observe déjà ici et là un appel à la tradition, au retour des cultes traditionnels et au conservatisme religieux qui y voit ici une opportunité inespérée.
Personnellement, j’aime à me bercer de l’illusion que l’humanité aura l’audaxe d’affronter avec courage la douleur, la mort, l’injustice tragique de son destin qui accable tous les êtres vivants qui composent le règne animal mais dont il est le seul à y chercher un sens.
Mais cette quête infinie, contrairement à la croissance, demeurera pour sûr, (presque) éternelle.

Pierre

Une réflexion sur “La croissance, une croyance comme les autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s